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La 1ère Communauté Médicale
médecine - pharmacie - odontologie - maieutique

Trois petites semaines de dissection

Voici le récit de trois semaines de dissections. Âmes sensibles s’abstenir ! Suspens, rebondissements, rires, frayeur... et surtout pas un très très bon souvenir ! Mais c’est tout un symbole.

23/02/05 : mon pire jour depuis des années...

Pas réussi à dormir... Enfin si, sur les coups de 5 ou 6h du matin... Donc le matin je suis pas allée en TD de sémio (et pourtant j’adore !!!)

Dans le train, une petite fille très bavarde pose à sa mère des questions sur la mort... Ca raisonne bizarrement aujourd’hui...

Je suis en avance et pourtant ça grouille de P2 dans le hall c’est pas normal (bah oui, c’est le jour des dissections et on a tous des têtes de morts vivants !). On parle que de dissections et on a tous plus ou moins la trouille ! Certains ont rêvé que leur cadavre allait se réveiller pendant qu’ils les charcuteraient...

Des D1 qui aident les P2 aux dissections viennent nous voir : "Comme tous les ans, y en a des maigres et des gras. Ca gicle !"

On va au 6° étage pour l’interro de préparation à la dissection, les profs sont en retard (vu qu’il y avait déjà moitié de la promo qui disséquaient avant nous)

16h25 : interro éclair de 5-10 minutes, où il fallait nommer des structures sur des schémas...

Et puis maintenant il faut descendre au 5° étage, salle Harvey...

Petit coup d’oeil rapide depuis l’extérieur de la salle : AAAAAAAAAAAAAAAAAAH, y a des momies sur nos tables de cours !!!!! :s On dirait des corps humains en papier mâché jaunâtre, c’est moche. Je détourne vite la tête, crie un "oh putain !" et je file vers mon casier pour déposer mes affaires et me changer (en prenant mon temps :D)

Puis je rentre une première fois dans la salle. Ca sent bizarre. Toute de suite, ça m’a fait penser... à des croquettes pour chien ! Une fille trouvait que ça ressemblait à du jambon de Bayonne...

J’ai pas de masque contrairement à la moitié de la promo, rien... Mais ça va à peu près, j’ai pas l’estomac sûr de son coup, mais comme je m’étais dopée au Vogalène avant de venir, ça peut aller (oui, je sais : faut pas d’automédication... mais avant les dissections, quand même !)

Bref, pour l’odeur, ça ira, je pense... Même si des fois, y a des relents très désagréables qui m’arrivent en plein visage.

C’est tellement surréaliste ! Y a 16 cadavres devant nous, tous plus moches les uns que les autres, gris, jaunes, flétris, têtes cachées par un drap blanc.

Courageusement, mes jambes me ramènent vers la sortie avant que je prenne vraiment la décision de m’exhiler dehors.

Y a des filles aussi qui ressortent vite de la salle, en pleurant.

Bon, je rentre à nouveau dans la salle... Moi qui m’étais jurée de donner un coup de scalpel vite fait bien fait pour pas me poser de questions, eh ben c’est raté !

Oh... mais pourquoi mes jambes se sauvent encore comme ça vers la sortie ?

En fait, j’ai pas eu le temps de m’enfuir à nouveau parce que ma binome - bien plus courageuse que moi - m’a attrapée par le bras "aller miss viens par là, ça ressemble à rien et c’est tout froid !"

J’arrive près du corps n°6 et oh, miracle, j’avais oublié de louer la trousse de dissection à l’appariteur !!! Je ressors et vais en louer une (10€ + 10€ de chèque de caution et je me suis trompée en remplissant le chèque, je mettais le lieu à la place du bénéficiaire, et la date à la place du lieu... oulalala...)

Je reviens dans cette horrible salle Harvey que je ne verrais plus jamais comme avant !

Je reviens sur mon cadavre n°6. Ceux qui dissèquent le pli du coude droit lui ont déjà donné un petit nom : Bérangère ! D’autres groupes ont appelé leur cadavre Huguette... bref que des noms de vieilles générations. Je regarde Bérangère comme si je regardais un arbre mort tout sec. Ca ressemble à un corps humain de loin, vaguement... Pas si vaguement que ça en fait et c’est ça le problème !!!

Ma binôme avait déjà un peu incisé et j’ai dit que je voulais bien continuer ce qu’elle avait commencé mais le bras de Bérangère n’était pas bien mis. Alors on a appelé au secours un D1 pour qu’il le bouge, parce que faut pas pousser, on la connait pas encore assez intimement, Bérangère, pour faire ça !!! :D (quelques scéances plus tard, j’y suis arrivée toute seule :p enfin ça fait bizarre quand même...)

J’incise... Aaaaaah et si j’allais trop profond ? Je vais alors bouziller toute ma région à disséquer (la région axilaire gauche) ! Bon, j’incise l’épaule et jusqu’à mi bras. C’est tout froid...

Maintenant faut décoller la peau avec pince et ciseaux. On y a passé presque toute la scéance, parce que Bérangère, elle a de la graisse : ça dégoulinait chez ceux qui faisait le pli du coude droit, nous un peu moins mais Bérangère c’était pas une maigrichonne !

Ma binôme a isolé la veine céphalique pendant que je réclinais un max toute la peau puis l’appariteur l’a prise en photo (la veine céphalique, pas ma binôme, hein !). Et voila on en est resté là. Quand le prof a dit "c’est fini", j’ai pas demandé de rab, je me suis cassée tout de suite.

Après j’avais faim et je suis allée m’acheter une tarte aux cerises. Mais quand je l’ai mangé, ça avait le goût de croquettes pour chien...

En attendant, le poisson, la viande, tous les trucs à odeur forte, flasques... ça passe pas.

On remet ça vendredi, chouette... (je cache ma joie !)

Seul point positif de la journée : il a neigé.

25/02/05 : on remet ça...

Je n’avais pas trop envie d’y retourner. J’avais des flashs d’images récurrentes devant mes yeux depuis deux jours :
-  la première fois que je vois tous les corps étendus sur les tables, tout jaunis...
-  la 1ère fois que je vois Bérangère, la texture de sa peau, ses pieds et ses mains...
-  mon 1er coup de bistouri tremblant...

Mais finalement ça s’est mieux passé que mercredi. Cette fois ci, j’ai mis un masque parfumé au vicks eucalyptus, ça allait beaucoup mieux. Je crois que ceux qui mettaient un masque dès la 1ère scéance ne peuvent pas comprendre à quel point c’est dégueulasse d’avoir la vue et l’odeur en même temps... Ceux qui n’ont toujours pas de masque ont du courage.

Ce qui nous a étonné avec Bérangère c’est qu’on l’avait laissé 2 jours et elle était plus grasse que la 1ère fois ! On a hérité d’un des corps les plus gras et c’est vraiment galère, ça jute de partout, on passe notre temps à virer la graisse et les profs nous laissent nous débrouiller et préfèrent s’occuper des corps où on voit quelque chose...

En 2 jours, les corps se sont déjà un peu ratatinés... On remet ça mardi, ça va être encore plus gore ! Qu’est-ce que j’aime les dissections (je cache ma joie) !

01/03/05 : la fille qui dissèque plus vite que son ombre

Grande accélération aujourd’hui ! Au début de la scéance, notre plexus brachial était plongé dans de la graisse et à la fin de l’heure, on avait tout bien disséqué (Attention : disséquer ne veut pas dire couper, mais séparer, individualiser !) et donc quasiment fini ! On a pris 2 belles photos (belles... tout est relatif bien sûr, ça change des photos de vacances à la plage !).

02/03/05 : trop d’encens tue l’encens

Pouaaaaah, j’empeste l’encens, c’est affreux, on a failli mourir intoxiqués ! On ne sait même plus ce qui sent le plus mauvais : l’encens ou les cadavres ?

On a fignolé le plexus de Bérangère, disséqué plus bas et plus haut. On a pris une petite photo détail du nerf axilaire et de l’artère circonflexe et une vue globale (histoire de pas avoir disséqué "pour rien" mdr !)

Fini le creux axilaire ! On va nous retourner Bérangère et on va lui disséquer le derrière... (région glutéale en langage anatomistique ;o)) Elle est grassouillette et a déjà un escarre visible au pied, alors aux fesses, ça promet, beurk !

Vivement vendredi (je cache toujours ma joie) !

04/03/05 : Morale du jour : "ne jamais dire que l’encens ça sent plus mauvais que les cadavres !"

Ca y est, ils ont retourné les cadavres...

J’arrive devant Bérangère, mmmmmmmmh, elle a une belle culotte de cheval, on va bien s’amuser !!! Bon, moins rigolo, elle a un escarre au niveau du sacrum et le pli fessier tout noir...

Aller, courage... "Scalpel !" Zut, la lame est rouillée et ne couple plus ! On en change ! Aaaaaaah ça coupe vachement mieux !

Et ça y est, maintenant faut virer la graisse... On a mis 1h30 pour s’en débarasser et encore, heureusement qu’un prof est arrivé et nous a avancé en une minute le travail de moitié avec son scalpel !!! Sinon il aurait fallu qu’on campe sur place parce que c’était super dur à décoller !

Ca serait bien que les profs se mettent d’accord sur l’utilisation du scalpel, parce que dans notre groupe, les profs avaient dit "le scalpel c’est que pour couper la peau" et là le prof de l’autre groupe coupait la graisse et les aponévroses au scalpel... Ca fait un peu travail de boucher comme ça (et on bousille du muscle) mais ça va beaucoup plus vite !

Ca puuuue, mais qu’est-ce que ça puuuuue ! Et en plus, l’encens me fuit, il veut pas que je le respire, j’ai dû le vexé à dire qu’il puait la fois dernière mais là y a urgence !!! Et pis j’ai pas mis assez de vicks sur mon masque, j’ai des nausées, c’est horrible !!! Alors je vais à la fenêtre regarder la neige qui tombe encore en giboulées (c’est beaaaaauuu)...

On a tous pesté contre le gras de Bérangère pendant 2h.

Résultat des courses : 2 photos du grand glutéal (grand fessier) avec aponévrose et sans aponévrose. Après l’autre prof (mon chouchouuuuuuuuu ;o) ) nous a coupé le GG parce qu’il était inséré bizarrement (et pis le tenseur du fascia lata, c’est de la carne !), mais il a coupé en même temps le moyen et le petit glutéal... Et après, je me suis cassée et j’ai pas très faim ce soir :s

Phrase culte du jour par un des gars du binôme d’en face : "c’est marrant avec tous ces bruits de ciseaux, on se croirait chez le coiffeur !"

07/03/05 : panique à bord

J’ai des nausées depuis quelques jours (les filles comprendront...) !!! Alors dans la vie quotidienne, c’est pas trop pénalisant, mais quand on rentre dans la salle de dissection, c’est pas pareil...

08/03/05 : silence radio

J’y suis pas allée, non sans culpabilité vis à vis de ma pauvre binôme qui a disséqué seule :-(

09/03/05 : it is the end

Pouah, l’odeur a empiré ! Je bourre mon masque de Vicks. Je connaissais pas le Vicks avant, mais maintenant je suis sûre que ça débouche à fond les narines !!! Peut-être même un peu trop...

J’arrive devant Bérangère, aller, c’est la dernière fois ! Donc je laisse ma binôme faire du dégraissage grossier (c’est moins ennuyeux) et je m’atèle à la dissection minutieuse des muscles pyriforme, jumeaux supérieur et inférieur, l’obturateur interne, le carré fémoral (et l’obturateur externe que j’ai mal vu) ! Petite variation anatomique : le nerf sciatique traversait le muscle pyriforme de Bérangère

J’en ai marre de l’odeur ! J’ai envie de pouvoir manger tout ce que je veux sans trouver une vague ressemblance avec l’odeur de la salle de dissection !

Petite photo souvenir des muscles pelvi trochantériens de Bérangère et adios les dissections !

Je rends mes outils de dissection à l’appariteur (qui retrouvait pas mon chèque de caution, grrrr), je remballe les affaires que j’avais laissé dans mon casier, je me lave les mains et zou !

Je ne sais pas si les corps sont recousus avant d’être ramenés aux Saints-Pères, mais ça serait une question de respect, parce que là, c’est vraiment moche, ils sont béants de partout ! :s

C’est con, mais ça me fait bizarre de me dire que maintenant Bérangère va être incinérée...

Je n’ai toujours pas trop compris les arguments qu’on nous donnait quant à l’enrichissement que pouvait nous apporter les dissections...

-  1er contact avec la mort (très impressionnant) mais la conservation des corps est artificielle...

-  Savoir qu’il existe des variations anatomiques, pas très utile en P2, et puis même on le savait déjà...

-  Voir que tout n’est pas aussi beau que dans les bouquins et ça on s’en est vite rendu compte !!!

-  C’est sûr qu’on a vu les insersions des muscles, la texture des nerfs, artères et veines, les plexus... mais bon, je suis sûre qu’il y a des alternatives aux dissections humaines ! Pour avoir assisté à quelques opérations lors de mon stage infirmier, j’avais trouvé ça 1000 fois plus intéressant, plus beau et même plus utile pour tout le monde (puisqu’on sauve la vie du patient ;o) ).

C’est sûr que c’est pas une expérience que beaucoup de gens vivent... quand j’en parle à des non étudiants en médecine on me fait "t’as du courage, je pourrais jamais !!!"

Bah non on n’a pas de courage, on n’a pas eu le choix, c’est tout ;o)

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