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Un externe auprès des réfugiés

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Isaac est un ovni dans le monde des étudiants en médecine. Franco-allemand, double cursus à l’Inserm et stage de médecine près de populations de réfugiés, il est aujourd’hui en Allemagne dans le cadre de son master. Il partage avec nous ses aspirations et son expérience poignante près de la frontière italienne.

Quel est ton parcours universitaire ?
Après un bac franco-allemand au lycée Maurice Ravel à Paris j’ai entamé mes études en France, à l’université Paris-Est Créteil, n’ayant pas réussi le concours de l’École de santé des armées et dépassé les délais d’inscription en Allemagne. Après avoir réussi la Paces, j’ai postulé au double-cursus de l’École de l’Inserm afin d’avoir une introduction à la recherche et entamé un master de sciences en parallèle. Dans le cadre de ce master, mon choix s’est porté sur un parcours approfondi en immunologie au sein de l’École de l’UPEC, le double-cursus local, qui me permet de faire un stage de recherche de 5 mois en parallèle de mon deuxième semestre de 3e année de médecine. Pour intégrer finalement le master 2 immunologie-immunopathologie. Actuellement, je suis en stage dans l’Institut für Molekülare Medizin à la Uniklinik RWTH Aachen, à Aix-La-Chapelle en Allemagne. Mes travaux portent sur le phénotype des cellules T régulatrices dans les cancers colorectaux.

Pourquoi avoir choisi médecine après le bac et à l’issue de la Paces ? Depuis quand as-tu opté pour ce choix ?
Depuis la seconde et par la suite je ne me suis plus jamais vu faire autre chose. Cette vocation est née d’abord d’un profond intérêt pour l’humain, probablement hérité de la profession d’anthropologues qu’exercent mes parents. Cependant, ce qui m’importait par-dessus tout était de pouvoir inscrire cet intérêt dans des actions concrètes, de franchir la barrière du descriptif pour aider, porter secours aux gens qui m’entourent. Puis s’est progressivement construite la fascination pour l’Homme en tant qu’organisme biologique que je me suis découvert lors des cours de sciences et vie au lycée. Finalement tout a convergé : faire médecine pour étudier l’Homme en tant qu’être social et biologique, et surtout le soigner est devenue une évidence pour moi !

Peux-tu nous raconter brièvement ton expérience auprès des populations de migrants ?
Cet été, au cours d’un stage hors site aux urgences du centre hospitalier de Briançon, dans les Hautes-Alpes, nous nous sommes retrouvés avec deux populations majoritaires de patients très distinctes : les vacanciers accidentés en montagne d’une part et les populations migrantes d’autre part. J’avais vaguement entendu parler de la situation tendue à la frontière au travers des médias. Mais je n’ai seulement mesuré l’ampleur et les enjeux qu’une fois sur place : les populations migrantes, des hommes jeunes pour la plupart, mais aussi des femmes, des enfants qui marchaient par dizaines toutes les nuits environ 10 heures dans la montagne pour traverser la frontière. Chassés par la police aux frontières ou perdus et épuisés, certains d’entre eux se blessaient et beaucoup sollicitaient de l’aide médicale une fois arrivés à Briançon. Leur sort m’a profondément touché et j’ai donc essayé de leur consacrer plus de temps.

En quoi consistait ton travail là-bas ?
Concrètement, en cette période estivale où la capacité des urgences était déjà doublée, un médecin des urgences était détaché pour aller faire des consultations directement au refuge où étaient hébergés les migrants provisoirement. Trois matins par semaine ma mission était d’accompagner le médecin dans ce lieu très particulier : la salle de consultation avait été construite avec quelques planches de Placo en empiétant sur une grande cuisine toujours animée d’où s’échappaient des effluves délicieux des plats préparés par les bénévoles et les migrants qui cuisinaient main dans la main. Notre matériel dans la salle était très sommaire : thermomètre cassé, mon stéthoscope d’externe (toujours le seul à en avoir bien sûr), kits de pansements et doliprane, seul médoc efficace pour à peu près tous les bobos et les courbatures que nous distribuions en large quantité. Nous nous relayions : chacun notre tour le médecin et moi-même menions la consultation ou remplissions la fiche de recueil de données ; le but était de faire le tri entre ceux qui auraient besoin de soins et d’un examen approfondi, que nous convoquions l’après-midi à l’hôpital, et les autres que nous pouvions aider sur place.

Quelle histoire a été la plus marquante ?
Difficile de sélectionner une histoire, car chaque nouvelle rencontre en apporte une singulière. Mais peut-être que le plus marquant était justement le nombre de points communs qu’elles avaient entre elles. Ces personnes venaient d’endroits très différents, mais avaient toutes fui la violence et n’avaient finalement fait qu’en rencontrer davantage tout au long de leur parcours : de leur pays natal, en passant par la Libye et l’Italie, jusqu’à Montgenèvre où œuvre la police aux frontières. Les marques sur le corps et les séquelles psychologiques en sont témoins : c’est probablement ce qui m’a le plus touché en tant que soignant.
J’ai tout de même deux souvenirs particuliers. D’abord celui d’un étudiant ghanéen de mon âge qui vient à la consultation avec sa radio pour une douleur à la jambe droite. Il m’explique qu’il était à côté du cortège d’une manifestation étudiante à la fin de laquelle les militaires ont commencé à tirer à balle réelle sur les manifestants pour les disperser. Il s’en est pris une dans la jambe gauche, mais s’était surtout cassé la droite en sautant dans le fossé bordant la route pour se protéger. La fracture déplacée n’a pas été traitée convenablement et une fois a peu prêt rétabli, il a fui le pays par la Libye où on lui a recassé la jambe avec une barre en métal dans un camp de travail. Ayant moi-même déjà participé à des manifestations, je me suis tout de suite identifié à lui et au fur à mesure qu’il racontait je me suis finalement retrouvé dans un état de sidération absolu ; que penser devant tant de violence ? En l’espace de 5 minutes, j’avais perdu toute foi en l’Humanité.

La deuxième histoire est celle d’une famille syrienne, une mère et ses 4 enfants de 14, 11, 6 et 3 ans. Ils avaient eux aussi passé la frontière à pied dans la nuit et venaient nous voir en consultation le matin même. Ils rentrent tous les cinq dans la toute petite pièce, avec un interprète, et les enfants très agités. Je décide de les asseoir sur la table de consultation, me baisse pour attraper la petite dernière et la fille de 11 ans puis au moment d’attraper le garçon de 6 ans, alors qu’il semblait plutôt partant et joyeux, il se débat d’un coup et s’enfuit de la pièce. J’ai été très surpris et me tourne vers sa mère pour comprendre cette réaction. L’interprète me traduit que c’est depuis qu’une bombe a explosé à une vingtaine de mètres de lui qu’il est tout le temps surexcité. Quelques minutes plus tard, sa grande sœur le ramène et il est très souriant, me vole mon stéthoscope pour l’essayer sur sa sœur. Il était simplement hypervigilant, mon premier patient souffrant d’un TSPT, à 6 ans !

Comment as-tu vécu ton retour en stage « classique » ?
Je ne suis pas réellement retourné en stage « classique » depuis lors, mis à part quelques gardes, car j’ai enchaîné avec mon année de master. Mais le contraste est encore plus criant : en recherche, tout est une histoire d’argent, énormément d’argent, le tout pour développer des traitements toujours plus innovants. La question est : est-ce que cela va améliorer l’accès aux soins ? Il est documenté que certains départements refusent de déclarer des enfants « mineurs non accompagnés » afin de rejeter des demandes d’AME ; à mes yeux c’est assez scandaleux de faire preuve d’aussi peu de solidarité et de ne pas garantir l’accès aux soins primaires aux plus démunis.
Pour ce qui des aspects pédagogiques, je pense que cette expérience de stage a beaucoup différé de mes précédentes en CHU par la confiance qui m’était accordée. J’ai eu la chance d’être le seul externe du service des urgences/SAMU/secours-en-montagne, avec la possibilité de faire beaucoup de gestes, que ce soit aux urgences, en SMUR ou auprès des migrants. Le caractère oppressant de la hiérarchie était totalement absent, mon chef m’emmenait faire de l’alpinisme lors de mes jours de congé et j’ai tissé des liens étroits avec d’autres médecins. Ils ont cherché à me transmettre leur passion pour la médecine et leur mode de vie par une sorte de compagnonnage très différente de l’approche hospitalo-universitaire. Ça a bien fonctionné, et je suis presque certain d’y retourner.

Recommanderais-tu des stages humanitaires classiques dans le cursus de médecine ? Notre cursus n’est-il pas trop axé sur la physiopathologie ?
Faire de la médecine humanitaire est crucial pour comprendre son essence profonde et ses racines. Cela permet de se recentrer sur les fondamentaux cliniques, de s’affranchir des examens complémentaires pour être davantage à l’écoute du patient. C’est à la fois l’école de la débrouille et de la responsabilité. Responsabilité surtout, car l’on fait rapidement face à ses propres limites en matière de compétences médicales, de tolérance, de langue et qu’on peut y voir l’échec d’une société individualiste. Pour ma part je pense que cela a fait naître en moi une indignation qui n’a fait que renforcer ma vocation.
Mon jugement concernant la quantité de physiopathologie au sein des études est biaisé puisque j’ai choisi de faire un master d’immunopathologie en plus du cursus classique. C’est tout aussi important pour comprendre la médecine, mais dans une autre dimension. Peut-être qu’il faudrait proposer des temps pour approfondir chacune de ces dimensions et ne pas rester dans l’entre-deux : dégager du temps pour faire de la recherche d’une part, mais aussi du temps pour apprendre la médecine d’ailleurs, favoriser la mobilité, et valoriser toutes ces expériences pour faire des soignants plus complets et épanouis surtout.

Quelle spécialité souhaites-tu intégrer à l’issue des ECN ?
Je souhaiterais pouvoir intégrer mon apprentissage en immunologie dans une spécialité très polyvalente qui permet une approche globale de la médecine et une certaine autonomie, donc probablement la MIR. Avec mon souhait de faire de l’humanitaire, cette spécialité me le permettrait certainement.

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  • Idris Amrouche
  • Rédacteur remede.org
  • amrouche.idris@gmail.com
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