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Manifeste du carabin

Ceci est un article paru dans les "Feuillets de l’inté", journal estudiantin sorti à l’occasion de l’intégration des P2 deWarembourgland en 2002.

Alors ça y’est, t’as eu ton concours, aux yeux du monde t’es enfin devenu un véritable étudiant en médecine. Et en France on appelle ça un carabin.

L’origine du mot carabin remonte à l’époque on où appelait ainsi les étudiants en médecine de l’armée, car leurs uniforme ressemblait à celui des carabiniers. Par extension, ce qualificatif s’est appliqué à tous les étudiants de médecine.

Mais le problème, c’est que ce mot génère diverses connotations, plus ou moins reluisantes, et si on associe carabin à faluche, c’est encore pire.

La faluche est la coiffe traditionnelle des étudiants français. Adoptée lors d’un congrès international estudiantin à Bologne en 1888, elle coiffe depuis les étudiants français de n’importe quel cursus, qui ont choisi de devenir faluchard, suite à un baptême. La faluche est apolitique, assyndicale, et aconfessionale.

Alors il me semble important, et de surcroît approprié, à l’occasion de votre intégration, d’expliquer ce qu’est la culture carabine, ce qu’est la culture falucharde.

Tiens d’ailleurs, parlons-en de cette inté. Avant, c’était un bizutage, et le bizutage médecine avait une sacrée réputation ! Mais que l’on prenne ou non en compte les on-dit de l’époque, les divers témoignages, exagérés ou non, sous-estimés ou non, quoi qu’il en soit, le bizutage désormais n’est plus. Certains actes réalisés au cours de ce bizutage étaient déshonorants, humiliants, et ces pratiques ont été bannies des études par la loi, mais aussi et surtout par les étudiants eux-mêmes.
Alors une fois de plus, on vous l’a dit et répété, mais c’est toujours bien de le signaler, vous n’avez pas du tout à avoir peur de votre inté, c’est vraiment quelque chose qui vous servira et où surtout vous vous marrerez énormément.

Maintenant parlons de la réputation des carabins. Ah, les soirées médecine, une vraie légende ! Demandez à n’importe quel étudiant ne venant pas de médecine, demandez-lui ce qu’il pense des soirées médecine, en comparaison des autres sorties estudiantines ! Bon on se passe un peu de la pommade là, mais tous ceux que je connais venant d’ailleurs ont toujours trouvé nos soirées comme étant les meilleures... Il n’y a que lors d’une sortie médecine où j’ai pu voir un prof, très sérieux par ailleurs, nous montrer ses fesses ! Ce sont donc des soirées où les gens se lâchent beaucoup plus, étudiants ou profs, où il y a un petit grain de folie qui abolit une grande partie de nos réserves... et ça c’est bien propre à nos études.

Mais là ça devient dérangeant. Certains n’apprécient que très moyennement que tombe le rideau de la pudeur, que les comportements deviennent très borderline, bref, cette désinhibition qui affecte nombre de carabins.
Mais peut-être y’a-t-il une raison à cela. Peu de gens cherchent à connaître ces raisons, mais en médecine, on sait implicitement pourquoi.
N’oublions pas que le médecin a accès au corps humain, vivant ou mort, jusqu’à son intimité la plus profonde (sans jeu de mots vulgaire, quoique). Le médecin a accès aux parties intimes de l’extérieur du corps, a accès à l’intérieur du corps (c’est peut-être moins intime, mais une endoscopie peut-être beaucoup plus dérangeante qu’un palpé des bourses), que ce soit par des examens invasifs ou non, ou par l’imagerie. Et s’il n’a pas un accès direct aux pensées de son patient, il en sait tout de même énormément sur lui, sur sa vie, sur son passé, sur son mode de vie, rien que grâce au colloque de la consultation. Et puis, demandez à quelqu’un dans la rue de se foutre à poil : si cette personne ne vous agresse pas physiquement, elle vous aura au moins insulté ; qu’un médecin pose la même question dans son cabinet (en y mettant plus de formes tout de même), la personne obéira. Docilement. En clair, le médecin possède un énorme pouvoir sur son patient, et ça, je peux vous dire que ça génère un certain stress.
Qu’est-ce que ça à voir avec la désinhibition des carabins me direz-vous ? C’est très simple. Les tabous concernant le corps, que notre société judéo-chrétienne insère dans notre esprit dès notre plus jeune âge, doivent tous être mis de côté lors de l’examen médical. On a accès à des gens nus, dans le meilleur des cas, en vie, mais parfois décédés. Encore un tabou, celui de la mort cette fois, contre lequel il faut lutter également. Et pour ce faire, il faut pouvoir accepter la réalité que ces tabous veulent nous dissimuler, la réalité de la nudité, la réalité de la maladie, celle de la mort aussi. Et afin de pouvoir accepter la réalité de ces choses sur d’autres personnes, il me semble important de l’accepter sur nous-mêmes. C’est maintenant que la désinhibition des carabins opère, c’est elle qui permet au carabin de s’accepter, d’accepter son corps nu, de pouvoir ensuite accepter la nudité des autres.

C’est uniquement une question socio-cultutrelle : on nous a inculqué dans notre jeunesse des principes, mais des principes que l’on doit mettre de côté au cours de l’exercice médical, alors que le reste de la société les a conservés. D’où cette cassure entre les 2, qui génèrent une mauvaise vision de la société vis-à-vis des carabins.
De même, si un médecin n’a plus besoin de ça pour accepter la nudité, il a toujours une distance à conserver vis-à-vis de la mort et de la maladie. Beaucoup de médecins sont considérés froids, insensibles, avec parfois un humour noir corrosif à faire grincer les dents. C’est là aussi une forme de protection. Alors qu’on a à affronter la maladie, la souffrance et la mort, il faut au risque de choquer, banaliser ces choses. On ne peut raisonnablement plus leur prêter toute l’importance méritée que le « profane » leur accorde, auquel cas on pèterait tous littéralement un câble, ce serait la déprime permanente, et tous les médecins iraient en consultation psy (problème, les psychiatres sont des toubibs aussi...).

Maintenant, parlons du problème des faluchards. Déjà, il est important de signaler qu’il n’y a pas qu’en médecine qu’on trouve des faluches, c’est bien la coiffe de tous les étudiants français. On en trouve en pharma, en sciences, en lettres...
Pourquoi la faluche est-elle mal vue ? Une espèce d’ordre, de caste, avec son signe distinctif, son code, ses insignes... Alors que la faluche se veut « œcuménique », je dirais plutôt confraternelle et universelle, on la désigne comme étant sectaire, réservée à une poignée d’individus ubuesques, qui ont pour seules motivations le sexe et l’alcool.
Mais là déjà, faut arrêter un peu l’hypocrisie : il y a énormément de non-faluchards qui ont pour seules motivations le sexe et l’alcool, et énormément de faluchards qui ne sont pas motivés par l’un ou l’autre ! Mais le mérite des porteurs de cette coiffe est peut-être justement d’assumer leurs pulsions, contrairement à d’autres qui ne sont en fait que des personnalités refoulées...
Mais malheureusement, à cause de cette mauvaise réputation, parce que la faluche est mal connue, elle ne peut plus jouer son rôle de réunification de tous les étudiants, puisqu’elle est boudée dans nombre de cursus, où le peu de personnes qui la portent, plutôt que d’en faire la promotion, la desservent en croyant faire partie d’une espèce d’élite...
Il me semble donc important, avant de mal la juger, de bien connaître ce qu’est réellement la faluche, ce qu’elle signifie, ce qu’elle implique de la part de ceux qui la portent... Ce n’est point ici mon propos, s’il y en a que ça intéresse vraiment (et je le souhaite), les spécialistes ès faluche s’occuperont de vous en temps et en heure, et si vous êtes impatients, prenez contact avec des faluchards (vous en verrez le vendredi avec leur coiffe) ou avec la corpo qui vous orientera.

Un autre problème, qui concerne les carabins tout comme les faluchards (on associe souvent les deux, il faut avouer qu’une bonne partie des faluchés est en médecine), c’est celui des chansons paillardes. Je tiens à différencier les paillardes chantées par des beaufs et celles chantées par les étudiants en médecine ; bien sûr ce sont les mêmes, mais l’esprit, le but dans lequel on les chante est différent.
Bon, on se marre en entendant les paroles, maintenant on a tous bien conscience que c’est très limité et que ça ne vole pas souvent très haut (il y a des exceptions, certaines chansons sont au contraire pleines de subtilités et font preuve de l’intelligence de leur auteur). Mais ça, nous on le sait, à la différence de la plupart des beaufs ! C’est là où se trouve une différence essentielle.
Ensuite, qu’est-ce qui a amené la présence des paillardes dans nos bien-aimées études ? Déjà, il faut signaler qu’elles viennent "d’en haut" et pas "d’en bas", je m’explique : elles viennent des salles de garde, des internes, elles sont ensuite descendues progressivement vers les externes puis les années inférieures. De plus, elles sont chargées d’histoire, elles nous viennent de l’époque révolue où l’étudiant était essentiellement un citoyen du Quartier Latin, où les étudiants représentaient encore une population bien particulière.
A quoi nous servent les paillardes ? peut-être tout simplement à oublier que l’on fait un métier incroyablement difficile. En étant médecin, on possède un savoir et une technique très pointus, que l’on met en œuvre quotidiennement pour soigner des gens, et ce en faisant le moins d’erreurs possibles, en puisant dans la quantité incommensurable de connaissances que l’on possède, la bonne solution. Il ne faut pas se voiler la face et jouer les faux modestes : on fait tout de même partie d’une certaine élite, sans en faire de la vantardise idiote. Et à cause de cela, l’erreur ne nous est pas pardonnée ; on est comme tout le monde, mais on nous reprochera la plus petite erreur que l’on fera. Cette pression constante sur nos épaules, on a à la subir à chaque minute de notre exercice professionnel. En allant plus loin et en évoluant dans les études, on se rend compte qu’il n’est pas facile de faire un TR ou un TV, pas facile de disséquer un corps qui a appartenu à un être vivant, doué d’une conscience comme tout un chacun, pas facile non plus d’annoncer à quelqu’un qu’il lui reste 2 mois à vivre et qu’on ne peut rien faire. Je pense que les paillardes servent aussi à nous faire oublier tout ça.
Enfin, les paillardes sont chantées entre amis étudiants. La médecine est une grande famille, tous ceux de la promo, ceux qu’on connaît des années supérieures, tout ce petit monde sera plus tard un groupe de médecins qui pratiqueront en même temps. Dans le milieu hospitalier, ils se connaissent tous, et ce sera d’autant plus vrai pour nous dans la mesure où les départs à la retraite seront importants et que les numerus clausus augmentent : on connaîtra plus de monde au cours de notre pratique que n’en ont connu nos prédécesseurs.
Alors quand on voit des potes aussi souvent, n’a-t-on pas envie de faire la fête ? Et quel meilleur moyen pour exprimer cette envie que la chanson ?

Et enfin, pour finir avec les carabins faluchards, on remarquera que ce sont eux qui sont le plus engagés dans la communauté de la vie étudiante. Ce sont eux qui se battent pour les réformes, qui font grêve, qui agissent au niveau des différents BDE et corpos, qui prennent en charge la formation et l’aide aux plus jeunes, qui organisent les soirées, le crit, le férium, et, bien sûr, les intés…

Alors pour toutes ces raisons, oui je suis fier de porter une faluche, oui je suis fier de chanter des paillardes, oui je suis fier d’être un carabin !!!

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