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Dr Jean-François Corty (MDM) : Le refus d’accueillir les migrants est un cancer pour notre pacte social

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« La France qui accueille ». Plutôt que de se complaire dans la dénonciation de l’insuffisance des politiques migratoires actuelles, le Dr Jean-François Corty, médecin et directeur des opérations internationales à Médecins du Monde, valorise, dans son ouvrage, l’aide citoyenne apportée aux migrants. Un point de vue constructif. Et une élégante façon de rendre hommage aux multiples initiatives qui fleurissent sur le territoire. Etudiant(e)s en santé, MDM et les autres associations ont besoin de vous sur le terrain !

Quel a été votre parcours jusqu’à la médecine humanitaire ?
J’ai su vers l’âge de 14-15 ans que je voulais m’engager dans l’action humanitaire. J’étais intéressé aussi par les sciences sociales, pour avoir des clés de lecture autres que celles apportées par les sciences dures de la médecine. Quand j’étais interne de médecine générale, j’ai fait une maîtrise de sciences politiques à Toulouse, puis un DEA d’Anthropologie politique centré sur les systèmes africains, à la Sorbonne, à Paris. En parallèle, je finissais mon internat et je faisais des remplacements en milieu rural autour de Toulouse et en banlieue parisienne. Dès que j’ai pu partir en mission, je suis parti avec MSF. Après ma thèse, j’ai enchaîné les missions sur le terrain en Erythrée, au Libéria, au Niger et en Afghanistan".

Comment avez-vous vécu vos études de médecine ?
La première année est une année de sacrifice. En même temps, c’était vraiment ce que je voulais faire. Donc j’ai travaillé autant qu’il le fallait, comme beaucoup d’étudiants. Ce sont des études longues qui apprennent beaucoup de choses sur la pratique médicale mais aussi sur l’existence, au contact de la maladie et de la mort. En revanche, je trouvais que les étudiants en médecine n’étaient pas assez sensibilisés à la question de l’accès aux soins. Si notre système de santé et notre plateau technique sont excellents en France, cette question est laissée de côté. J’étais un peu déçu par ce manque d’implication. D’autre part, si vous faisiez de la médecine générale, vous étiez considéré comme un looser par les profs, ce qui me dérangeait beaucoup. Ce sont les généralistes qui sont en première ligne sur la question de l’accès aux soins et ils restent traités comme la dernière roue du carrosse… L’un des gros soucis aujourd’hui, c’est de perdre en première année des personnes qui feraient de très bons médecins, simplement parce qu’elles ne sont pas fortes en sciences dures.

Quelles ont été les situations les plus difficiles à gérer en tant que directeur des missions France de 2009 à 2016 ?
Mon expérience opérationnelle de l’international a pu être utile à mon équipe, dans un contexte de crise économique accrue et d’inégalités croissantes en France. Nous avons en effet fait face, à plusieurs reprises, à des situations d’urgence sanitaire, suite notamment aux expulsions répétées de camps Rom. Du jour au lendemain, des enfants en bas âge et des mineurs se retrouvaient sans rien. A Calais et Dunkerque, mais aussi à la Roya, dans certains quartiers de Paris, etc. La situation s’est radicalisée. Ce travail auprès des migrants est fondamental ; ils représentent 90 % de la patientèle de MDM. Par ailleurs, nous avons développé des actions en milieu rural, au plus proche des Français précaires, là où les associations n’avaient pas l’habitude d’aller avant. Pour rappel, 30 % de nos concitoyens retardent leur accès aux soins pour des raisons financières ! Enfin, je me suis beaucoup investi dans le travail de sensibilisation de nos élus à la réalité de ces inégalités et de ces violences institutionnelles.

Dans La France qui accueille, ouvrage que vous publiez en janvier (Editions de l’Atelier), vous présentez de nombreuses initiatives citoyennes pour venir en aide aux personnes exilées. Mais en même temps vous soulignez les carences des pouvoirs publics. Comment en sommes-nous arrivés là ?
D’un point de vue pragmatique, l’Europe et la France ont les moyens d’accueillir plus. En matière d’hospitalité, les initiatives sont aujourd’hui multiples, qu’elles émanent d’associations, d’élus locaux ou d’institutions. Cet ouvrage est une sorte de Tour de France de l’hospitalité. Nous avons, au sein de la société civile, un vivier de solidarités très dynamique… sauf que l’État casse ces initiatives au lieu de les accompagner. L’idéologie dominante – tous gouvernements confondus, de droite comme de gauche, y compris le gouvernement actuel – consiste à dire que les migrants ne sont pas les bienvenus et tente de les dissuader de venir par tous les moyens. Cela passe par détruire les abris, les sacs de couchage, pointer du doigt les aidants, contenir à distance les flux de migrants, remettre en question le droit d’asile… autant de mesures qui mettent en danger la vie même des migrants. Ce n’est pas une bonne chose pour notre pacte social. Nous faisons face aujourd’hui à une crise des valeurs, avec des élites politiques qui n’ont pas la même vision de la solidarité et de l’accueil que la majorité de Français.

Comment sortir de cette impasse ?
Il y a tout un travail de pédagogie à faire. Il va falloir inverser les représentations, en commençant par rappeler que oui ce n’est pas simple d’accueillir des migrants. Cela pose des questions sanitaires et sociales, mais cela peut marcher, redynamiser des quartiers, des villages. Tout le monde peut y trouver son compte. Aujourd’hui, le délit de solidarité crée des situations de délation entre voisins et de schizophrénie pour les travailleurs sociaux à qui l’on demande de ne pas appliquer la loi en laissant les mineurs isolés dehors. Cette politique est un cancer pour notre pacte social. Elle va détruire notre société, bien au-delà des questions migratoires. Il faut au contraire valoriser ces initiatives, dialoguer. Ce livre est une manière de rendre hommage à ceux qui se trouvent sur le terrain et font de la solidarité l’un de leurs principes fondamentaux.

Comment les étudiants et les jeunes professionnels de santé peuvent-ils prendre part à cet accueil ?
Chez Médecins du Monde, il y a 2 000 bénévoles sur le terrain, dont environ 30 % de profils médicaux et paramédicaux. Mais on peut s’impliquer dans une association comme MDM avant même d’être diplômé de médecine ou d’une autre profession de santé ! Les étudiants qui n’ont pas encore leur licence de remplacement peuvent faire bien d’autres choses que des consultations : de l’accueil, de la com’ sur les réseaux sociaux, de la traduction, etc… Il y a de multiples façons de s’engager concrètement ! Il y a une quinzaine de délégations en région : il suffit d’aller frapper aux portes et de se présenter. On n’est pas obligé d’être présent toutes les semaines, ça peut être une après-midi ou une soirée tous les quinze jours. Il y a par ailleurs plein d’autres associations comme le Secours catholique, Emmaüs, etc. qui font de l’accompagnement vers le droit à la santé. En dehors de ces associations, des centaines d’initiatives existent, dans de très nombreux corps de métier et facultés et je n’ai pas pu toutes les évoquer dans mon livre. A Toulouse, des étudiants en médecine se mobilisent pour organiser un accueil plus digne des migrants. A Nantes ou à Lyon, d’autres facultés se sont mobilisées en décembre pour héberger des personnes qui dormaient dehors. A l’Ecole normale supérieure, des élèves enseignent le français à des migrants.


Quels conseils donneriez-vous aux étudiants en santé qui veulent faire une carrière dans l’humanitaire, à l’international ou en France ?

Si on veut travailler à l’international, il est très utile de passer dans les services de médecine interne et de médecine tropicale. Je conseille aussi de suivre un DU Santé et précarité qui donnera une vision de l’accès aux droits et aux soins. MDM propose une quinzaine de DU* de ce type dans les facultés de médecine françaises. En France, nous recherchons des médecins, des infirmiers, des aides-soignants, des kinés. Parmi les qualités utiles : être ouvert et curieux, lire la presse qui traite des questions internationales, s’informer de ce qui se passe dans des associations comme Amnesty ou la Cimade, ou dans les associations locales. C’est aussi voyager lorsqu’on peut le faire. Moi j’ai appris la médecine tropicale avec des infirmiers dans les montagnes érythréennes. S’engager dans le secteur médico-social, c’est une belle aventure !

Bio express :

-  1997 : médecin bénévole au centre d’accueil, de soins et d’orientation (CASO) à MDM Toulouse ;
-  1998-2001 : remplacements en médecine générale ; thèse « Enfance, musique et hôpital : notre expérience à l’hôpital des enfants de Toulouse » (2001) ;
-  2000-2008 : médecin de terrain, puis chef de mission, directeur des opérations et responsable des programmes à Médecins sans Frontières ;
-  depuis février 2009 : directeur des opérations France puis internationales à Médecins du Monde ;
-  depuis 2010 : chargé d’enseignement à l’Institut d’études politiques (IEP) de Toulouse en master 2.

La France qui accueille
Dominique CHIVOT, Jean-François CORTY, 160 pages, 15 euros, parution le 18 janvier 2018.

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