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Dr Irène Frachon « Le Mediator® est un poison lent pour la pharmacovigilance française »

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La célèbre pneumologue, qui a révélé au grand jour l’affaire Mediator®, fait actuellement le tour de France des Facultés de médecine. Quelques mois après la sortie du film « La fille de Brest », elle met un point d’honneur à répondre aux nombreuses questions des étudiants sur la façon de rester intègre « dans un système où la ligne rouge est franchie par certains ». Retour sur une enquête médicale et policière qui a fait vaciller le système de pharmacovigilance français, et qui débouche heureusement sur l’indemnisation des premières victimes, après des années de combat acharné.


-  Pour quelles raisons choisissez-vous la médecine ?

-  Il n’y avait pas de médecin dans ma famille mais mes grands-mères admiraient beaucoup certaines grandes figures médicales. J’ai reçu une éducation protestante et à l’école Biblique, on m’a raconté le parcours d’Albert Schweitzer, médecin humanitaire, qui m’a beaucoup marqué. Ce théologien protestant avait compris que le christianisme impliquait une action. Licencié en théologie et docteur en philosophie, il avait choisi de faire sur le tard des études de médecine, puis de partir en Afrique. L’enseignement de son histoire a été très précieux pour moi.

-Cela aurait pu vous conduire sur le chemin de la médecine humanitaire ?
-  C’est ce que je voulais faire au départ : je suis partie avec Médecins sans Frontières pendant mon internat. Je me trouvais à la frontière entre la Birmanie et la Thaïlande, pour prendre en charge les Karens, qui sont des réfugiés de Birmanie. Cette mission a duré 6 mois et je suis rentrée car je m’étais mariée peu de temps avant. Je pense que si je n’avais pas été mariée, je ne serais jamais rentrée ! (rires) Cela dit, j’ai toujours pensé que l’humanitaire traduisait le soin de l’autre, qu’il soit votre voisin ou un réfugié à l’autre bout du monde.

-Pourquoi la pneumologie ?
-  Ce choix s’est fait au hasard des rencontres. J’étais aussi attirée par la médecine générale et la chirurgie. Après avoir été reçue à l’internat à Paris, j’ai fait un stage aux Urgences et en médecine interne, puis je me suis retrouvée en pneumologie à l’Hôpital Foch à Suresnes. Là, ça a été la rencontre avec une équipe d’exception, celle du Pr Isabelle Caubarrère et du Dr Marc Stern. Cette équipe portait un projet de greffe pulmonaire et tout cela me passionnait. J’étais en troisième semestre d’internat et Isabelle Caubarrère a accepté de me prendre comme chef de clinique, avec comme objectif un DEA de transplantation de greffe d’organes. Ma spécialité de pneumologue –à laquelle je n’avais pas pensé initialement- en découlait logiquement. J’ai démissionné de l’hôpital Foch pour suivre mon mari à Brest en 1997. Là-bas, j’ai créé un centre de recherche dans une maladie pulmonaire rare, que je connaissais très bien : l’hypertension artérielle pulmonaire.

-En 2007, dix ans après votre installation au CHU de Brest, vous découvrez les premiers cas de valvulopathie chez des patients sous Mediator® (benfluorex). Racontez-nous.
-  En février 2007, je vois arriver dans le service de pneumologie une patiente adressée pour hypertension artérielle pulmonaire (HTAP), qui était sous Mediator®. Ce qui m’a fait tiquer, c’est que j’avais vu par le passé des patients exposés à un coupe-faim de Servier, l’Isoméride® (dexfenfluramine), qui avait été interdit en 1997 car il était très toxique et provoquait des HTAP. Quelques années plus tard, j’apprends que le Mediator®, commercialisé comme anti-diabétique, a peut-être un vague cousinage avec l’Isoméride®. Je me demande donc quel est le lien. Je commence à chercher, j’entre en contact avec l’équipe d’Antoine Béclère. J’en parle avec mes collègues de cardiologie : ils me rapportent le cas d’une patiente exposée au Médiator® atteinte de valvulopathie. Cela a été un deuxième tournant dans mon enquête. Pendant toute l’année 2008, je recherche d’autres cas, notamment dans les archives de l’hôpital. Je cherche aussi à en savoir plus sur le Mediator®, mais le laboratoire Servier me répond qu’il n’y a pas de lien entre l’Isoméride® et le Mediator®. Grâce à la revue « Prescrire » et à une pharmacologue de l’hôpital, j’ai accès à des documents qui contredisent la version officielle de Servier….. La vérité est que Mediator®, c’est pareil qu’Isoméride…un mensonge impensable ! Cela a été une enquête médicale et policière, pour démêler le vrai du faux.

-Comment se passe le retrait du Mediator® en 2009 ?
-  Mon enquête avait abouti à la mise à jour de nombreux cas de valvulopathies à Brest, une complication fréquente du Mediator®, contrairement à l’HTAP. J’ai alerté l’agence du médicament et, au bout de quelque temps, devant la réticence des experts, j’ai même du lancer une enquête épidémiologique plus approfondie qui a abouti au retrait du Médiator fin 2009, retrait effectué en catimini. J’avais les preuves qu’il s’agissait d’un crime organisé : le Mediator® avait été commercialisé en 1976 et ça me donnait le vertige d’imaginer le nombre de victimes. Comme l’agence du médicament voulait que tout cela se fasse sans vague et sans inquiéter le laboratoire Servier, j’ai pris la décision d’écrire mon témoignage. J’ai publié en juin 2010 un livre très factuel, qui a été attaqué par Servier, censuré et retiré des librairies. Heureusement, j’ai eu des appuis dans la presse et le député Gérard Bapt m’a beaucoup aidée à faire émerger le scandale.

-  Comment l’affaire Mediator® a-t-elle impacté votre carrière et votre vie de famille ? Avez-vous eu parfois envie de tout arrêter ?

-  Après avoir lancé l’alerte, je pensais que l’affaire allait être prise en charge « normalement ». En 2011 a été votée la loi Bertrand pour mieux réglementer les conflits d’intérêt dans le domaine du médicament. D’autre part, une enquête pénale a été ouverte et une loi indemnitaire a été votée en juillet 2011. Je pensais donc que l’affaire allait être résolue dans ses trois volets principaux : réglementaire, pénal et indemnitaire. En fait, dès 2012, je me suis aperçue que si je ne continuais pas à m’en occuper, le dossier de l’indemnisation des victimes allait droit dans le mur. Ma vie professionnelle et privée est cannibalisée par cette affaire. Je m’occupe de milliers de dossiers de victimes. C’est une préoccupation 24h/24. Heureusement, cela n’a pas été sans effets. Depuis quelques mois, certaines victimes du Mediator® commencent à bénéficier d’un vrai régime d’indemnisation alors qu’au départ, le système était juste une arnaque. Les résultats, je les évalue au nombre de zéros sur les chèques.

-  Selon vous, quelles ont été les répercussions au sein des instances en charge de la surveillance du médicament ?

-  La pharmacovigilance française n’arrive pas à se remettre de l’affaire Médiator®. L’agence du médicament est mise en examen pour « homicides involontaires par négligence », une mise en cause d’une ampleur et d’une gravité sans précédents. Cela a créé une onde de choc et une fracture. Mais comme le procès pénal, qui inclut l’agence, ne s’est toujours pas tenu, le traumatisme ne peut pas être surmonté pour le moment. Je sais que certains disent que j’ai détruit l’agence. C’est absurde, ce sont les 2000 morts empoisonnés ! Tant que la justice n’aura pas établi noir sur blanc les responsabilités, la page ne pourra pas être tournée. Le Mediator® est un poison lent pour la pharmacovigilance française, et je n’y peux rien.

-  Vous avez participé à l’ouvrage « Effets secondaires : le scandale Français », qui se termine par 20 pages de médicaments placés sous surveillance renforcée. Quel sera le prochain scandale ?

-  Il y a déjà eu d’autres scandales depuis l’affaire Mediator®, et il y en aura d’autres, car la santé est l’un des objets de profit financier les plus solides et rentables. Le secteur attise des convoitises gigantesques. Le prochain scandale pourrait être celui de dispositifs médicaux, qui posent des questions de sécurité et de conflits d’intérêts. On l’a vu avec le dispositif Essure® récemment. Les autorités de santé sont préoccupées –à juste titre- par la sécurité des stents, des prothèses.. tous ces dispositifs qui nous transforment en hommes bioniques.

-  Concrètement, comment renforcer l’enseignement de la pharmacovigilance auprès des étudiants des professions de santé ?

-  Je fais actuellement un tour de France des facultés de médecine, car les étudiants me demandent de les rencontrer, à l’occasion de la projection de « La Fille de Brest ». Le véritable problème aujourd’hui est celui de l’indépendance des médecins, au moment de leur formation initiale et continue. J’invite les étudiants à une grande vigilance. Pour y arriver, il faut s’extirper d’un système basé sur une porosité massive entre les industries de santé et le corps médical. Cette collusion se met en place dès les premières années de médecine et induit une pollution éthique des médecins, toxique. Nous sommes dans un système où il y aura toujours la tentation, pour certains, de franchir la ligne rouge. Je suis très loin d’être une imprécatrice du « tous pourris », mais je dis qu’il faut organiser des contre-pouvoirs permanents et une veille active, sans relâche, sur les conflits d’intérêts et les risques de pharmaco-délinquance.

Propos recueillis par Sophie Cousin

Bio express

-1988 : Irène Frachon obtient son diplôme de docteur en médecine
-  1996 : elle prend un poste au CHU de Brest, service Pneumologie
-  2007 : elle observe les premiers cas de patients souffrant de valvulopathie, alors qu’ils sont sous Mediator®
-  juin 2010 : elle publie son livre « Mediator 150 mg, Combien de morts ? » (éditions Dialogues)
-  2016 : le film d’Emmanuelle Bercot, « La fille de Brest » retrace les différentes étapes de son enquête
-  2017 : une pièce de théâtre « Mon Cœur » de Pauline Bureau (compagnie « La Part des anges ») raconte l’itinéraire d’une victime du Mediator®

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