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Serge Tisseron, psychiatre : Moins d’Internet, plus de plasticité psychique

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En hypokhâgne, le Dr Serge Tisseron psychiatre et docteur en psychologie, spécialiste des relations aux écrans découvre les troubles mentaux à travers les surréalistes puis choisit la psychiatrie. Réputé pour ses travaux sur les bouleversements liés aux nouvelles technologies et sur l’empathie, il encourage les étudiants en santé à développer leur plasticité psychique tout au long de leur formation. Il publie ce 16 mai le Petit traité de cyber-psychologie (Editions Le Pommier), ouvrage qui intéressera tout particulièrement les étudiants en psychiatrie et psychologie.

Pourquoi la médecine alors que vous aviez fait un baccalauréat en section philosophie ?

-  A l’époque, j’ai fait la filière qui pouvait mener aussi bien aux études littéraires que scientifiques. J’avais envie de faire médecine, mais mes parents étant d’un milieu social où ils n’estimaient pas cela possible, ils ont imaginé que le mieux pour moi était le professorat. J’ai fait hypokhâgne au lycée du Parc, à Lyon, pour préparer Normale Sup. Cette année-là, je me suis pris de passion pour les poètes surréalistes et je me suis intéressé aux troubles mentaux. J’ai découvert que la marginalité psychique ne condamnait pas seulement à la souffrance, mais qu’elle pouvait aussi être une source de créativité importante. Dans ma famille, il y avait beaucoup de troubles psychologiques - mais dans quelle famille n’y en a-t-il pas ? Ma mère était très perturbée mentalement et mon enfance a été marquée par des épisodes alternativement dépressifs et violents de sa part. J’avais développé des comportements pour faire face à cette imprévisibilité. Cela m’a préparé, en quelque sorte, à faire face au caractère imprévisible de l’humain. A la fin d’hypokhâgne, la situation financière de mes parents a miraculeusement changé : mon frère a eu un poste rémunéré et ma mère a pu travailler. Mes parents ont pu alors envisager que je fasse des études de psychiatrie.


-  Racontez-nous l’un des meilleurs souvenirs de vos études ? et le pire ?

-  En 1969, quand j’arrive en psychiatrie, dans le service du Pr Paul Balvet à l’hôpital du Vinatier à Lyon, j’étais externe. Il y avait là des femmes bourrées de neuroleptiques. L’une d’elle s’approche de moi et me dit : « Bisou-bisou ». Balvet me regarde et me dit « Surtout, ne lui dites pas non. » Et il ajoute : « S’il y avait un distributeur de bisous dans le service, les malades iraient vraiment mieux ». Cela m’a bouleversé qu’il mette ainsi le doigt sur le désespoir émotionnel et l’extrême solitude des patients atteints de troubles psychiatriques. L’un des souvenirs les plus difficiles, c’est une garde de nuit. On m’appelle parce qu’un patient avec un couteau veut tuer tout le monde ! J’arrive, il y a une dizaine d’infirmiers qui forment un cercle autour du patient. Les infirmiers s’écartent et attendent que je montre mes compétences... Il ne m’est rien arrivé de grave, heureusement, ce jour-là. J’ai réussi à tranquilliser un peu le patient, jusqu’à ce que les infirmiers lui sautent dessus. J’ai découvert, ce jour-là, la hiérarchie hospitalière et ses limites. L’interne sait beaucoup de choses sur le plan théorique, mais pas grand-chose sur le plan pratique... Il doit faire ses preuves.

-Comment a germé votre idée de thèse, particulièrement originale, sur l’histoire de la psychiatrie en bande dessinée ?

-  Quand j’étais en hypokhâgne, nous avions de grandes discussions sur les effets comparés des différents moyens de communication. Pourquoi les surréalistes utilisaient-ils tantôt l’écriture, tantôt le dessin ? J’ai gardé cette question présente à mon esprit pendant mes années médicales. J’ai toujours dessiné et j’avais envie de faire un travail sur la place du dessin en pédagogie, via notamment les processus de mémorisation visuelle. A l’époque, il y avait très peu d’images dans les livres médicaux, à part les planches d’anatomie. Lorsque j’ai commencé à parler de mon idée, mes copains me disaient : « Tu es complètement fou, ça ne sera pas accepté ». Comme j’étais un très bon élève, j’ai réussi à obtenir l’aval de plusieurs professeurs et à composer un jury. Après ma thèse, j’ai contacté de nombreuses revues de vulgarisation scientifique pour proposer une rubrique en bande dessinée. Elles ont toutes refusé ! Aujourd’hui, l’illustration a une place de choix dans le domaine de la vulgarisation scientifique. Le monde a beaucoup changé !

-A quelles évolutions majeures de la psychiatrie les étudiants doivent-ils se préparer ?

-  La psychiatrie a trois défis à relever selon moi. Un défi démographique : de moins en moins de psychiatres, qui ont de moins en moins de temps pour s’occuper des patients. Le deuxième défi est de se tenir à jour des avancées très rapides en neurosciences, comme par exemple la mise en place de nouveaux modèles de psychothérapie, la découverte de l’efficacité du Propanolol pour réduire les symptômes de stress post-traumatique ou encore les résultats surprenants de l’EMDR (eye movement desensitization and reprocessing). Personne ne sait pourquoi, mais cela marche ! Ces découvertes bouleversent complètement les repères dans notre spécialité. Le troisième défi est celui de l’évolution technologique qui fait que l’humain n’est plus ce qu’il était hier et ne sera plus le même dans dix ans. L’identité a déjà beaucoup changé. Les frontières de la vie privée ne seront plus les mêmes et le deuil ne se fera plus de la même manière. J’explique ces bouleversements en cours aux psychologues et aux étudiants en psychiatrie dans mon dernier livre, à paraître le 16 mai Petit traité de cyber-psychologie (Editions Le Pommier).

-En 2015, vous avez publié Le jour où mon robot m’aimera. La robotisation accélérée d’un certain nombre de gestes médicaux conduit-elle selon vous à une déshumanisation des relations médecin-patient ?

-  A priori, l’évolution technologique dans le domaine médical ne condamne pas forcément les malades à avoir affaire à plus de machines et moins d’humains. En revanche, il faudra repenser le travail de l’humain utilisateur de ces machines. Si un patient n’est plus porté du lit vers le fauteuil par l’aide-soignant mais par le robot, cela n’empêche pas l’aide-soignant de parler au patient et de lui tenir la main. Le véritable risque est la réduction du personnel, au motif que les machines font bien le travail... Il y aura encore des luttes importantes à mener pour faire valoir l’importance du lien humain dans la prise en charge de la maladie. En même temps, c’est une lutte qui a toujours existé, bien avant l’invention des robots. Les étudiants en médecine, qui ont une empathie toute neuve, ont toujours été choqués par les actes médicaux à la chaîne et les chefs de service qui parlent avec leurs infirmières au lit des malades sans adresser la parole à ceux-ci.

-Quels conseils donnez-vous aux étudiants qui voudraient se lancer dans la psychiatrie ?

-  Je leur conseille d’entretenir leur plasticité psychique en s’intéressant à beaucoup de choses en dehors de leurs cours de médecine. En lisant des romans, en allant au théâtre, en faisant du théâtre eux-mêmes, et pourquoi pas aussi des jeux de rôle. Développer leur culture générale, mais avec des outils qui amènent à occuper différentes places alternativement. La plasticité psychique est la clé de notre capacité d’empathie en nous permettant de nous mettre à la place de personnes très différentes de nous. On sait qu’elle se développe beaucoup entre 8 et 12 ans, et qu’elle doit donc être particulièrement encouragée dans cette tranche d’âge. Mais nous pouvons y travailler tout au long de notre vie. C’est d’autant plus important que les moteurs de recherche et les réseaux sociaux tendent à nous enfermer chacun dans nos centres d’intérêt, à notre insu, et cela réduit nos capacités d’empathie.


-  Concernant les écrans, vous avez beaucoup alerté sur les risques pour les enfants et les adolescents. Et les étudiants ? Comment gérer au mieux ?

-  Mon premier conseil est de se fixer des plages de travail sans connexion Internet. C’est difficile, mais il faut résister à la tentation de visionner une petite vidéo pour se distraire ou de consulter ses SMS. Très vite, on y passe trop de temps. Ne pas dépasser deux heures par jour sur les réseaux sociaux ou pour faire des jeux vidéo est une bonne base. Achetons-nous aussi un réveil pour ne pas dormir avec son smartphone à côté de soi, car la tentation est trop grande de s’en servir si on est un peu insomniaque. Et lorsqu’on mange avec des amis au restaurant, on peut mettre son téléphone en mode vibreur, face contre table, et le premier qui décroche paie l’addition ! Certains étudiants font déjà ça en école de commerce et je trouve le concept très bon. De façon générale, essayons d’utiliser davantage les outils numériques pour travailler sur des projets communs et moins pour donner seulement notre opinion.

-Quelle est votre pratique personnelle des écrans ?

-  Quand je travaille sur mon ordinateur, je laisse mes mails de côté. En général, je ne les consulte que deux fois par jour (matin et soir) et le soir seulement si je suis en déplacement. Le soir, après 20 heures, dès que je passe à table avec ma famille, je ne réponds plus au téléphone, sauf urgence. Quand je me couche, mon téléphone mobile est dans mon bureau et non pas dans ma chambre. Je suis très peu sur les réseaux sociaux. Ma génération a grandi papier et crayon en main et le dessin m’a encore plus attaché au papier ! Griffonner m’aide à me concentrer.

Pour en savoir plus :

*Lien vers sa thèse (1975)

-Présentation de son dernier ouvrage

Bio express

-  1948 : naissance à Valence ;
-  1975 : doctorat en médecine, lauréat de la faculté de médecine de Lyon ;
-  1976 : CES en psychiatrie, université Paris III
-  1984 : doctorat en psychologie
-  2013 : prix décerné par l’institut américain « Family Online Safety » pour ses travaux sur les jeunes et Internet, et notamment les balises « 3-6-9-12 ».

Photo@Alexandre Marchi

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