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La 1ère Communauté Médicale
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Rony Brauman : « Qu’y a-t-il de plus fort que l’envie pour être un bon médecin ? Absolument rien »

Bio express

-  1950 : naissance à Jérusalem
-  1968-75 : études de médecine à Orsay puis Cochin
-  1982-94 : président de Médecins sans Frontières
-  1992-2015 : maître de conférences puis professeur associé à Sciences Po Paris
-  2006 : publie « Penser dans l’urgence, parcours critique d’un humanitaire » (Seuil) et « La médecine humanitaire » (Que Sais-Je ?, PUF)
-  2009 : publie « Pourquoi je suis devenu médecin humanitaire » (Bayard)

Médecin par vocation -dans l’humanitaire par conviction- Rony Brauman nous raconte ses premières années déçues en médecine et sa révélation lors de ses stages d’externe, au contact des patients. Il entre ensuite par la petite porte dans ce qui deviendra au cours des années 80 la « médecine humanitaire » et assure la présidence de MSF de 1982 à 1994. « Gauchiste » aujourd’hui repenti, il revient sur ses temps forts à la tête de la première association de médecine humanitaire non religieuse.

Pourquoi ce choix de faire médecine et comment vos études se sont-elles déroulées ?
C’est une vocation précoce. Dès l’âge de 7-8 ans, j’étais fasciné par la médecine et plus spécifiquement par la chirurgie. Pour moi, être médecin signifiait avoir en mains les clés de la vie et de la mort, de la santé et de la maladie. Lorsque j’ai eu des difficultés scolaires, je me suis toujours raccroché à ce projet : être médecin. Mais j’ai été très déçu par ma première année, en 1967 : en tant que banlieusard, j’espérais aller en Fac à Paris ; en fait, je me suis retrouvé à Orsay, sur un campus morne et sans âme. Le plus pénible pour moi a été la découverte de matières auxquelles je ne m’attendais pas du tout : l’histologie, la biologie végétale, la statistique. Je n’arrivais pas à m’intéresser à ces matières fondamentales, qui me décourageaient totalement. Moi, je voulais faire de l’anatomie, de la physiologie, de la clinique, de la thérapeutique.… Je me suis lancé à corps perdu dans le mouvement de Mai 68, si bien que mes examens de fin de 1ère année ont été un peu arrangés par le chaos de l’époque. J’ai répondu au hasard aux QCM et je suis passé.

Pensez-vous qu’il est plus difficile d’obtenir son diplôme de médecine aujourd’hui qu’à votre époque ?
Dans les conditions actuelles de sélection des étudiants, je ne suis pas sûr que j’y serais arrivé. Quand vous considérez que votre voisin est d’abord votre adversaire et qu’il ne faut rien lui confier, vous commencez mal. Cet esprit de concours me semble à l’opposé de l’esprit d’équipe qu’il faut développer en médecine. Par ailleurs, la sélection sur des matières scientifiques favorise des étudiants qui, pour certains, ont raté des concours d’entrée aux grandes écoles d’ingénieurs. Ces étudiants sont très forts en math et certains vont devenir médecins par dépit. Parallèlement, j’ai dans mon entourage des jeunes gens qui avaient la vocation d’être médecin et qui se sont fait recaler au concours parce qu’insuffisants en maths et en physique. Or, qu’y a-t-il de plus fort que l’envie d’être médecin pour faire un bon médecin ? Rien, absolument rien, j’en suis convaincu. C’est un métier qu’il faut exercer à la « libido professionnelle », avant de savoir résoudre une équation différentielle. Le système actuel favorise une médecine qui devient une ingénierie du corps. Les déterminants ultimes sont l’IRM et les batteries d’examens. Au détriment de la clinique, de l’histoire et de l’inscription sociale du patient, tout ce qui fait que la pathologie seule n’existe pas. Cette évolution fait perdre au métier une partie de son intérêt.

A quel moment vous êtes-vous senti dans votre élément en médecine ?
C’est lorsque je suis devenu externe que j’ai découvert ce que j’attendais véritablement de la médecine. Je me trouvais enfin à l’hôpital avec des patients et des formateurs au-dessus de moi. Tous mes stages (médecine interne et rhumatologie à Cochin, Urgences à Cochin, psychiatrie à Ste-Anne, et chirurgie à Mantes-la-Jolie) se sont très bien passés, j’ai énormément travaillé et beaucoup appris. Je vivais cela avec une très grande intensité. De plus, ces stages hospitaliers étaient une respiration par rapport au caractère parfois très contraignant et violent du militantisme politique… Après mon stage interné de 6ème année (j’étais « faisant fonction d’interne » en cancérologie), j’ai suivi un DU de médecine tropicale et un autre en épidémiologie. J’ai choisi cette orientation notamment pour pouvoir partir travailler dans le tiers-monde et être un soignant capable de me confronter à l’essentiel des pathologies.

Quelles sont les raisons qui vous ont conduit à devenir médecin humanitaire ?
Vers la 4ème année, j’ai commencé à vouloir partir travailler à l‘étranger. Mais j’envisageais aussi la médecine dans les bidonvilles en France, je voulais pratiquer une médecine sociale, au sens large. Petite parenthèse : on ne parlait pas de médecine humanitaire à l’époque. C’était de la médecine au profit de populations lointaines, avec des moyens limités. L’humanitaire n’a pris son essor qu’à la fin des années 70 et la médecine humanitaire s’est structurée au cours des années 80 dans la forme que nous lui connaissons aujourd’hui. Auparavant, c’étaient les coopérants médicaux militaires et les missionnaires religieux qui assuraient ces soins médicaux ; mais moi, je refusais ce statut pour des raisons politiques et de toute façon, j’avais été réformé.
A la fin de mes études, je me suis présenté à MSF, après avoir entendu des appels pour partir au Liban, mais je n’ai pas été retenu. Après cette grande déception, le hasard m’a mis sur la piste d’une association catholique qui recherchait un médecin pour un hôpital au Bénin. Cela a été une expérience passionnante. En revanche, c’était quand même un hôpital de curés et de bonnes sœurs - qui faisaient certes un travail remarquable- mais ce n’était pas mon ambiance de prédilection. Mes origines religieuses sont juives mais surtout, je ne suis pas religieux du tout ! J’avais envie de partir avec MSF, qui était à l’époque l’une ses seules associations non religieuses.

Vous présidez MSF douze ans. Parmi toutes les missions que vous avez pilotées, laquelle vous a apporté le plus de satisfaction ? Et laquelle a été la plus délicate ?
La même mission me permet de répondre à vos deux questions. En 1984-85, lors de la famine d’Ethiopie, nous avons mené une mission très compliquée d’un point de vue logistique car elle se déroulait sur des hauts plateaux très difficiles d’accès. Surtout, la population était très durement affectée et les personnes mouraient par centaines dans ces camps. L’engagement de tous était sans limite, chacun exerçait son métier au maximum de ses capacités.
Mais il y avait l’envers du décor. Nous servions d’appât pour des populations qui descendaient de leurs villages de montagnes, où ils étaient en train de mourir, pour se regrouper dans des grands centres de secours et à partir de là, être transférés de force vers ce que le gouvernement appelait « les nouvelles zones de réinstallation », une opération qui a provoqué des dizaines de milliers de morts. Le gouvernement utilisait cette famine pour déplacer de force les populations et procéder à une collectivisation des terres et de la production agricole. Il s’agissait de mettre en place la première société communiste africaine. MSF ne pouvait accepter d’être instrumentalisé à des fins d’oppression violente et radicale. Nous avons commencé une campagne de dénonciation du détournement de l’aide humanitaire à des fins politiques. Résultat : MSF s’est fait expulser certes, mais six mois plus tard, les transferts de population ont cessé, sous la pression internationale.

Quels conseils donneriez-vous aux étudiants qui veulent se tourner vers la médecine humanitaire ?
Je constate d’abord que la vocation est toujours bien présente : je vois souvent de jeunes médecins qui veulent s’engager dans l’humanitaire. Je ne peux que les encourager dans cette voie qui leur apportera énormément. Il ne faut pas concevoir la médecine humanitaire comme un engagement à vie. Pour beaucoup de personnes -qui n’ont pas eu envie de poursuivre leurs missions très longtemps- cela aura été un moment très riche, un épisode de leur vie.
Toutes les spécialités peuvent être utiles en médecine humanitaire, depuis généraliste jusqu’à orthopédiste, en passant par l’anesthésie, la santé publique, la gynéco, la psy ou la médecine tropicale. Au-delà de la médecine, je leur conseillerais de consulter les sites internet et les réseaux sociaux où ils trouveront des témoignages d’humanitaires sur le terrain.

Quels sont vos projets ou travaux en cours ?
Je reviens de trois semaines de mission au Congo et je pose mes valises. Je travaille toujours en tant que conseiller et formateur à MSF. J’enseigne toujours, mais plus à Sciences Po (car j’ai eu 65 ans et j’ai donc dû arrêter….). J’enseigne à Manchester [il est directeur du « Humanitarian and Conflict Response Institute », ndlr]. J’écris des chroniques [pour le magazine trimestriel « Alternatives Internationales », ndlr] et j’ai un vague projet de livre. J’ai envie de poursuivre une réflexion sur la médecine humanitaire, les rapports entre médecine et norme sociale, les idéologies préventives… j’ai toute une série de questions flottantes en tête, auxquelles j’aimerais donner forme. Cela pourrait se concrétiser par l’écriture d’un livre, à partir de l’an prochain.

Propos recueillis par Sophie Cousin pour remede.org

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