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Dr Denis Mukwege, l’homme qui répare les femmes.

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Malheureusement, ce n’était pas l’acte isolé d’un malade mental. Lorsqu’en 1999, le Dr Mukwege, gynécologue congolais se retrouve face à la première femme à l’appareil génital détruit par une balle tirée à bout portant, dans son hôpital de Panzi (Bukavu, Est de la RDC), il est très loin d’imaginer que cette pratique est un crime de guerre courant. Retour sur une vocation hors-normes, guidée par une foi inébranlable.

Vous démarrez vos études secondaires par polytechnique, puis changez d’orientation pour la médecine. Pourquoi ce choix ?

- Ma vocation médicale est tout-à-fait liée à mon histoire familiale. Mon père était pasteur et, à l’âge de 8 ans, je l’avais accompagné au chevet d’un petit malade. Il avait prié pour cet enfant qui avait une très forte fièvre et convulsait, mais il ne lui avait pas donné de médicament. Cela m’avait choqué ! Alors, je l’avais interpellé et lui avais demandé pourquoi. La réponse de mon papa a été déterminante : « Je ne suis pas médecin », m’a-t-il répondu. Depuis ce jour, je voulais être médecin pour pouvoir donner des médicaments, pendant que mon papa continuerait à prier. Au début de mes études, je me suis retrouvé à polytechnique, mais je me suis très vite aperçu que je faisais fausse route.

Vous obtenez votre diplôme en 1983, puis une bourse pour une spécialisation en gynécologie à Angers : était-ce la spécialité que vous souhaitiez faire et pour quelles raisons ?

- J’ai soutenu ma thèse en pédiatrie, car j’étais très orienté par l’histoire familiale, comme je viens de vous le raconter. Mais après mes études de médecine générale, j’ai commencé à exercer à l’Hôpital de Lemera [sud-Bukavu, ville de l’Est de la République démocratique du Congo, ndlr]. Je découvre que de très nombreuses mamans qui viennent accoucher arrivent trop tard, exsangues. Pour un certain nombre d’entre elles, elles ont fait une rupture utérine et meurent dès leur arrivée à l’hôpital. Je comprends alors que je ne peux pas soigner les enfants si on laisse mourir les mères, avant même la naissance de leur enfant ! C’est cela qui m’a poussé à aller à Angers en 1984.

Pour quelles raisons décidez-vous de retourner travailler au Congo en 1989 ?

- J’étais parti à Angers avec un idéal : celui d’apprendre l’obstétrique, pour pouvoir réduire la mortalité maternelle dans ma région, en RDC. Ce n’était pas un séjour pour aller chercher un emploi ou de l’argent. C’était un séjour pour aller chercher la connaissance médicale. On n’avait pas besoin de moi en Europe car il y avait un nombre suffisant des gynécologues-obstétriciens. Dans ma région, il n y en avait pas un seul et j’aurais eu très mauvaise conscience de m’installer dans un pays où l’on n’avait pas besoin de moi.

Quand et comment découvrez-vous les mutilations génitales dont sont victimes les femmes congolaises ?

- En septembre 1999, quand j’ouvre l’hôpital de Panzi -toujours dans l’objectif de lutter contre la mortalité maternelle- la première que je reçois n’était pas venue pour un accouchement. Elle avait été violée et mutilée, par une balle tirée à bout portant au niveau de son appareil génital. Je me dis que c’est l’acte isolé d’un malade mental ! Mais je découvre plus tard que ces mutilations sont courantes et faites pour terroriser, traumatiser et humilier la population. C’est à cette période que de nombreuses autres femmes se retrouvent dans le même état, dans la région du Sud-Kivu, plongée en pleine guerre civile. Je découvre cette nouvelle pathologie : viol avec extrême violence. [l’hôpital de Lemera a été dévasté par la guerre civile qui éclate en 1996, opposant le gouvernement à des groupes armés, ndlr]

Comment montez-vous le projet d’hôpital de Panzi et à quelles difficultés devez-vous faire face ?

- L’objectif de l’hôpital de Panzi est d’être une structure d’excellence, où les malades peuvent recevoir des soins de qualité, et où nous pouvons former d’autres médecins, en provenance d’autres provinces, à la chirurgie uro-gynécologique et à la prise en charge de femmes victimes de violences sexuelles.

Vous avez réussi à constituer une équipe importante autour de vous à l’hôpital de Panzi : racontez-nous de quels moyens médicaux disposez-vous/manquez-vous aujourd’hui ?

- Nous disposons d’un plateau technique important aujourd’hui et nous en sommes très fiers. Nous avons aussi un laboratoire de biologie médicale et un laboratoire d’anatomie pathologie. Sur le plan de l’imagerie, nous disposons d’appareils de radiographie, d’échographie, un scanner, etc… Nous pratiquons la chirurgie laparoscopique et nous avons le projet de créer un centre de chirurgie mini-invasive à Panzi, ce qui serait un énorme progrès pour la prise en charge gynécologique et urologique de nos patients. L’objectif est de permettre l’accès aux soins pour le plus grand nombre de patients, pour qu’ils n’aient pas à voyager jusqu’en Afrique du Sud ou en Inde pour trouver un médecin. Pour cela, la création d’une assurance maladie est urgente. Par ailleurs, nous avons besoin de continuer à former les médecins et à adapter nos infrastructures hospitalières : l’hôpital de Panzi avait été créé pour une capacité de 125 lits et nous en sommes à 450 aujourd’hui !

Combien de femmes prenez-vous en charge en moyenne chaque année et dans quel état psychologique sont-elles ?

- Le nombre de femmes qui viennent pour des violences sexuelles (et sont prises en charge gratuitement sur un plan médical et psychologiques) est en baisse heureusement, autour de 2000 femmes chaque année [au total, plus de 40 000 femmes victimes de violences sexuelles ont été prises en charge depuis l’ouverture de l’hôpital, ndlr]. Au départ, nous nous limitions à leur prise en charge médicale, mais nous nous sommes rapidement rendus compte qu’après avoir été soignées, les femmes refusaient de manger, de boire, et donc se laissaient mourir. L’hôpital s’est donc doté de psychologues et d’assistantes sociales pour les soutenir. Nous travaillons aussi en collaboration avec des ONG qui aident les victimes à se rendre à l’hôpital et leur fournit un soutien économique à leur retour. Lorsque ces femmes redeviennent autonomes, elles ont besoin que justice soit faite. Nous mettons à leur disposition des juristes et avocats pour les accompagner devant les tribunaux afin d’obtenir réparation.

Vous avez été victime d’une tentative d’assassinat en 2012. En avril de cette année, l’un de vos proches collaborateurs, gynécologue, a été assassiné. Pourquoi votre protection permanente par des casques bleus de l’ONU a-t-elle été supprimée ?

- Je ne peux pas répondre à cette question : il faut la poser à la MONUSCO (Mission de l’Organisation des Nations Unies pour la stabilisation en RD Congo). [la protection du Dr Mukwege avait été allégée depuis 2016, mais elle a été rétablie par l’ONU le 17/05/2017.

Comment faites-vous pour tenir et résister aux menaces ?

- Résister, c’est tout simplement ne pas céder à la pression des criminels. Nous devons vaincre le Mal par l’Amour. Mon état d’esprit est le suivant : j’ai la conviction que mon combat est juste et que je ne dois pas céder. Ma foi m’accompagne. Je crois en Dieu, je crois en l’Homme et je crois que par l’amour, on peut transformer son environnement. Ces femmes victimes de violences sexuelles ont un tel courage et de telles réserves d’amour qu’elles sont une source d’inspiration inépuisable pour moi.

Quels conseils donneriez-vous aux étudiants en médecine (et autres professions paramédicales) qui souhaiteraient se lancer dans une carrière humanitaire en Afrique, ou ailleurs ?

- Je crois qu’une carrière humanitaire, c’est la plus belle chose que l’on puisse faire dans sa vie. Aller au secours de celui qui souffre et lui tendre la main. Alors, mon principal conseil serait : faites ce que votre cœur vous dit. S’il vous pousse vers la carrière humanitaire alors, il vous envoie vers des personnes qui ont besoin de vous et vous détourne de vos intérêts particuliers.

En dehors de votre cause, quelles sont selon vous les urgences à relever pour la médecine humanitaire internationale dans les prochaines années ?

- Je crois qu’aujourd’hui, l’urgence consiste à considérer les malades dans leur intégralité. Il faut cesser de considérer le malade en plusieurs parties séparées. Il ne faut plus considérer telle ou telle pathologie sans se poser la question : comment est-ce arrivé ? Le malade forme un ensemble. Il faut donner des soins qui s’occupent tout à la fois du corps, du psychisme et du social.

Propos recueillis par Sophie Cousin, avec la précieuse collaboration de Crispin Kashale, assistant du Dr Mukwege.

Bio express

  • 1955 : il naît à Bukavu, au sein d’une famille pentecôtiste de 9 enfants
  • 1976 : il s’inscrit en Fac de médecine au Burundi et obtient en 1984 une bourse pour une spécialisation en gynécologie à Angers
  • 1999 : il fonde l’hôpital de Panzi (Bukavu) et découvre les mutilations sexuelles dont sont victimes les femmes de l’Est de la RDC
  • 2008 : il reçoit le prix Olof Palme et le prix des droits de l’homme des Nations unies et de très nombreux autres prix les années suivantes
  • 2014 : le Dr Mukwege reçoit le prix Sakharov, attribué par le Parlement européen aux personnalités qui se sont illustrés dans la défense des droits de l’Homme.
  • 2015 : il accède au grade de Docteur en sciences médicales à l’université de Bruxelles, suite à sa thèse de doctorat intitulée Etiologie, classification et traitements des fistules traumatiques uro-génitales et génito-digestives basses dans l’est de la RDC

Pour en savoir plus :

  • L’homme qui répare les femmes : la colère d’Hippocrate, documentaire de Thierry Michel et Colette Braeckman, 2015
  • Denis Mukwege, Plaidoyer pour la vie, éditions l’Archipel, octobre 2016 
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  • Sophie Cousin
Tags :
  • Gynécologie Obstétrique
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